jeudi 21 avril 2016

LES ASSEMBLÉES DE LA MANCHETTE 1/2



Textes établis et annotés par Claude Courouve.


Le Grand Châtelet
tribunal et prison


A / INTRODUCTION
B / RÉFÉRENCES
C / RAPPORTS DE POLICE
D / NOTES



A / INTRODUCTION

   Ces pièces d'archives de la police parisienne concernent la surveillance des homosexuels sur leurs lieux de rencontre parisiens. Les boites poussiéreuses qui les contiennent furent partiellement exploitées par G. Dubois-Desaulle dans Prêtres et moines non-conformistes en amour (1902) et Paul d'Estrées dans Les Infâmes sous l'Ancien Régime (1902, réédition 1994 par les Cahiers Gay-Kitsch-Camp, volume Les Infâmes, n° 24). Michel Foucault en signalait l'existence en note à son Histoire de la folie à l'âge classique (Paris : Gallimard, 1972, page 102) et estimait à environ 4000 le nombre de dossiers. Des versions antérieures de ma part ont été publiées en auto-édition (private printingсамиздат) en 1978, 1987 et 1994. Afin de faciliter la lecture, j'ai comme précédemment modernisé l'orthographe, la ponctuation et la syntaxe. La présente étude, comme celle de 1994, offre de nouveaux textes. La pièce de théâtre longtemps inédite L'Ombre de Deschauffours (BnF mss N. A. 1562) n'est pas reprise ; elle a été donnée depuis par les Cahiers Gay-Kitsch-Camp (même volume Les Infâmes) ; les recherches engagées pour déterminer l'auteur de cet opuscule en forme de satire de la surveillance policière, sans doute rédigé peu après la mort en 1739 du lieutenant de police René Hérault, n'ont pas encore abouti.

   Ces rapports de police sur les "gens de la manchette" révèlent la façon dont s'établissaient les rencontres masculines. En effet ces compte-rendus des "mouches", "espions" ou "satellites", agents qui servaient d'appâts, sont assez détaillés. On y trouve parfois des biographies ou autobiographies sommaires, d'où l'intérêt de les reproduire in extenso. Ce sont aussi des témoignages précieux sur la localisation des cabarets et jardins les plus fréquentés, sur les actes sexuels préférés et sur la manière dont les intéressés jugeaient alors leur particularité. Ces éléments biographiques sont sans équivalents en France depuis la biographie d'Arnaud de Vernioles telle qu'elle apparaissait au travers de son interrogatoire par l'inquisiteur Jacques Fournier en 1323-24 (voir L'affaire de Pamiers ...). Ces ébauches de tricks nous laissent imaginer ce qui pouvait se passer lorsque les provocateurs ne venaient pas gâcher la fête.

   Les termes utilisés par ceux qui faisaient l'objet d'une interpellation pour parler du désir et des relations homosexuelles sont rapportés par les "mouches", soit directement, soit après transposition dans une langue plus officielle. Au total, on obtient à la lecture d'un nombre restreint de ces rapports une description assez précise de la vie homosexuelle masculine de la capitale. La surveillance policière systématique commença, semble-t-il, au début du règne de Louis XV, pas très longtemps, donc, après l'établissement d'une police à Paris. Vers 1678 circulait déjà ce couplet libertin associant justice, police et amour des garçons :

Élargissant et décrottant
Les rues de cette ville,
Magistrats vous vivez contents
Et vous croyez habile
En nous défendant les garçons.
Il faut que la police
Ordonne qu'on lave les cons
Et qu'on les rétrécisse.
BnF, Chansonnier Maurepas, mss français 12640, page 57.

   L'administration de la lieutenance de police se partageait alors en onze bureaux, dont celui de la "discipline des mœurs". En 1873, la IIIe République établira une "sous-brigade des pédérastes", dirigée par l'agent Rabasse ; c'était l'ancêtre de ce "Groupe de contrôle des homosexuels" qui fonctionnait à la Préfecture de police de Paris dans les années 1970 et qui fut supprimé par le ministre de l'Intérieur Gaston Defferre en juin 1981. Le préfet de police Albert Gigot avait établi en octobre 1878 un règlement concernant les opérations du service des mœurs : on y lisait :

« La surveillance des inspecteurs du service actif des mœurs s'étendra sur tous les délits d'outrage public à la pudeur, et principalement sur les actes de sodomie. Mais ils s'abstiendront expressément de tout moyen qui paraîtra avoir le caractère de la provocation, et s'attacheront surtout à constater le flagrant délit. »

   Vers 1720 donc, le but avoué de la surveillance exercée par les exempts était dans une première phase de prévenir les actions contraires aux bonnes mœurs ; on réprimandait non un acte, mais l'intention de le commettre en public. Deux officiers de police, Haimier (ou Haymier ou encore Emié) et Pierre Symonnet (ou Simmonet) étaient chargés d'arrêter aux portes des jardins royaux les individus préalablement repérés par les "mouches" ou "espions", puis de les conduire devant le commissaire pour admonestation. En général, ils étaient remis en liberté après quelques heures, jours ou semaines de détention.

   Dès 1725, les rapports accumulés permirent de constituer un fichier rudimentaire, le "grand mémoire" (voir N° 19). Par la suite, aux pièges tendus sur les lieux de rencontres par ces agents provocateurs, s'ajoutèrent les convocations, par Louis Alexandre Framboisier, inspecteur de police chargé de l'exécution de "l'ordre du Roi contre les sodomites", de ces personnes, puis de celles déclarées comme "en étant" lors des interrogatoires. Marc-René d'Argenson (1652-1721) fut lieutenant-général de police de 1697 à 1718 ; il succédait au limousin Gabriel Nicolas de La Reynie (1625-1709), en fonction depuis la création par Colbert de la Lieutenance générale de police le 15 mars 1667.

Plaque apposée rue de la Cité, Paris 4e




   Une lettre de d'Argenson au secrétaire d'Etat Pontchartrain, vers 1704, mérite une attention particulière : anticipant sur les réflexions des médecins-légistes du XIXème siècle (Mahon, Fodéré, Tardieu, etc.), elle concerne un certain La Guillaumie, déjà emprisonné en 1700 pour avoir chanté des chansons licencieuses sous les fenêtres du collège des jésuites, et auquel on reprochait un "commerce infâme" avec quelques jeunes gens de 17 ou 18 ans :

"Il n'y a dans les maisons de correction aucun sujet sur lequel il me paraisse si difficile de prendre son parti ; car s'il fallait le traiter en homme qui a toute sa raison, il pourrait mériter le dernier supplice et l'on ne peut le mettre au rang des fous sans faire injure à son esprit qui est certainement tout entier".
BnF, mss Clairambault 985, pages 358-359.

   Les policiers, proches des réalités humaines, trouvaient donc, comme les philosophes (Cf Homosexualité, Lumières et Droits de l'Homme), que la peine de mort en ce cas était disproportionnée. Les pièces qui suivent montrent quelle était leur stratégie de substitution. Je forme l'hypothèse selon laquelle la résistance opposée par le milieu parisien à cette stratégie (voir les N° 47 et 50) n'est pas sans rapport avec l'exécution capitale de Lenoir et Diot en juillet 1750, exécution dont on imagine facilement le froid qu'elle avait dû jeter dans les "assemblées de la manchette" du Marais.


B / Références

Archives de la Bastille (AB), Bibliothèque de l'Arsenal, Paris.
Archives Nationales, Paris.
Bibliothèque nationale de France (BnF), Paris.
Manuscrits Clairambaut (C) : "Extraits d'interrogatoire fait par la police de Paris de gens vivant dans le désordre et les mauvaises mœurs", BnF, mss 983 à 986.
Claude Courouve, Dictionnaire français de l'homosexualité masculine (DFHM), édition numérique 2014 ; réédition augmentée et actualisée du Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985.
G.B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, Imprimerie Nationale, 1851-1855, 4 volumes.
Frantz Funck-Brentano (FB), Les Lettres de cachet à Paris. Etude suivie d'une liste de prisonniers de la Bastille (1659-1789), Imprimerie Nationale, 1903.
Manuscrit N.A.F. 1891 (MN), "Personnes détenues à la Bastille depuis le 17 décembre 1660 jusqu'au 9 janvier 1755", BnF.
F. Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille. Documents inédits ..., Pédone-Lauriel, 1866-1904, 19 vol.


C / RAPPORTS DE POLICE


N° 1 : sieur de La Parisière, 12 juin 1703
  J'ai fait aussi arrêter le sieur de La Parisière, autre relégué, qui après avoir passé sa jeunesse dans une sodomie honteuse prostituait de jeunes gens ou mendiait dans les promenades. L'officier qui s'est assuré de sa personne m'a rapporté ce matin qu'il lui avait déclaré de bonne foi que n'ayant dans sa province qu'une femme fort mauvaise et ennuyeuse il avait mieux aimé rester à Paris au risque d'être conduit à [la prison de] fors l'Evêque.
D'Argenson, lieutenant de police.
(BnF, mss 8123, ff 400-401)

N° 2 : l'abbé de Rochefort, 19 août 1705
  Il y avait à Paris un ecclésiastique du Château du Loir [Sarthe], qui se fait appeler l'abbé de Rochefort, si enclin au vice infâme de sodomie, que sa fureur a été de persécuter par tous les moyens possibles un cocher nommé Bertrand, auprès duquel il jouait de toutes sortes de ressorts pour l'attirer avec lui. Il s'est, à ce qu'on dit, retiré depuis peu au Château du Loir, et bien lui en a pris ; car on l'aurait fait enfermer à l'hôpital général. Le Roi m'ordonne de vous écrire de l'avertir de rester chez lui et d'avoir attention sur sa conduite, en lui faisant entendre que s'il ne se corrige, il s'attirera le traitement qu'un infâme comme lui mérite.
(G.B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, Imprimerie Nationale, 1851-1855, volume IV, page 298)

N° 3 : Langlois, La Boie et Alexandre : 24 février 1706
  J'ai rendu compte au Roi de ce que vous m'avez écrit concernant les gens de livrée sodomites. S. M. estime qu'il convient de faire mettre à la Bastille les nommés Langlois, La Boie et Alexandre, afin que vous puissiez les interroger à fond le plus tôt possible et connaître leurs intrigues abominables, leurs sociétés et tout ce mystère d'iniquité dont vous m'enverrez un mémoire ample avec votre avis sur le parti qu'il y aura à prendre, car vous jugez bien que de telles gens ne méritent pas l'honneur d'être à la Bastille.
Pontchartrain, secrétaire d'Etat, à d'Argenson (D, II, pp. 823-824)

N° 4 : Simon Langlois, 24 ans, originaire de Paris, mis à Bicêtre le 25 avril 1706 sur lettre de cachet de Pontchartrain
  Il avait été conduit à la Bastille pour sodomie. Il était camarade de débauche de Manuel Bertrand aussi laquais et ils faisaient les assemblées dans les cabarets du quartier St Antoine, où ils commettaient les dernières abominations. Langlois était surnommé dans cette assemblée Mr le Grand-Maître et Bertault la mère des novices ; celui-ci est à l'hôpital en vertu d'un ordre du Roi.
  Le faire enrôler.
(FB ; C, mss 985, p. 81)

N° 5 : Nicolas Victor Alvares, 39 ans, mis à St Lazare le 4 octobre 1708 sur lettre de cachet de Pontchartrain
  Une sodomie habituelle et son malheureux penchant à séduire des enfants de famille pour les plonger dans le vice et dans la corruption ont déterminé l'ordre du Roi en vertu duquel il a été conduit dans cette maison ; et son occupation la plus ordinaire était de courir les promenades publiques pour y lier conversation avec les jeunes écoliers qu'il rencontrait. Il a même passé une grande partie de l'été, tantôt aux Tuileries, tantôt dans le jardin du Luxembourg où des personnes qui l'observaient lui ont entendu tenir des discours qui excitaient une juste horreur.
(C, mss 986, pp. 80-81)

N° 6 : Jean Antoine Dury, 39 ans, gentilhomme ordinaire de Paris, mis à St Lazare le 10 octobre 1708 sur lettre de cachet de Pontchartrain :
  Il était le complice et le confident ordinaire des abominations de l'abbé Alvares : ils couraient ensemble les promenades pour trouver des jeunes gens qu'ils séduisaient et faisaient servir à leur passion. Il paraît maintenant dans des dispositions très favorables et il promet de ne plus fréquenter aucune compagnie qui puisse exciter contre lui le moindre soupçon.
(C, mss 986, pp. 81-81)

N° 7 : Antoine Cussaq, 23 ans, mis à Bicêtre le 5 mars 1710
  C'est encore un de ces infâmes sodomites qui a débauché plusieurs jeunes garçons qu'il prostituait publiquement à la foire Saint-Germain. Depuis qu'il est à l'hôpital il a supplié qu'on eût pitié de lui et qu'on voulût bien avoir la charité de le faire traiter de la maladie infâme que produit la débauche ; ainsi on peut dire qu'il porte sur lui la preuve et la peine de ses abominations.
(C, mss 985)

N° 8 : Nicolas Duhamel, 78 ans
  Aubergiste du quartier St Jacques qui retirait chez lui des sodomites les plus infâmes ; il avait débauché un jeune garçon qui, après avoir reconnu son crime, a embrassé l'état ecclésiastique où il se conduit avec édification.
(C, mss 985)

N° 9 : Charles Maurice Dubois, mis à Bicêtre le 21 juin 1714
  C'est encore un sodomite et un corrupteur de jeunesse dont la naissance et la famille sont également inconnues quoiqu'il se soit dit clerc tonsuré du diocèse de Besançon. On lui a entendu tenir des discours les plus obscènes avec un jeune garçon qu'il avait attiré dans un des endroits les plus détournés du Luxembourg ; il a été plusieurs fois prisonnier et le concierge de fors l'Evêque assure qu'il avait voulu corrompre un jeune homme dans la prison qui est commise à ses soins. J'apprends même que son dérèglement s'est fait connaître jusque dans l'hôpital où l'on a encore de nouvelles preuves de son penchant abominable en sorte que l'on a été obligé de le mettre dans une chambre particulière où il est seul.
(C, mss 985)

N° 10 : François-Joseph de la Grange-Chancel, septembre 1717
  Accusé de plusieurs infamies, nommément de sodomie, ayant rencontré un jeune garçon sur le Pont-Neuf le 20 octobre 1716, à 9 heures du soir, il lui dit de lui amener un jeune garçon qui fut beau pour le produire à un duc, qu'il le récompenserait  et ferait donner deux louis d'or à celui qu'il amènerait.
(MN, ff° 115-116)

* * * * *

N° 11 : X, 10 janvier 1724
  J'ai été raccroché par un particulier qui avait son vit à la main, et m'a demandé si je bandais et s'approchant de moi a voulu mettre sa main dans ma culotte. Lui ayant dit qu'il ne fallait pas s'exposer dans cet endroit, il m'a demandé si j'avais une chambre, où nous puissions aller nous branler le vit ou nous enculer. Il m'a dit encore qu'il y avait plus de 20 ans qu'il se mêlait de la bardacherie, et qu'il connaissait quantité de laquais avec lesquels il se divertissait fort souvent, se branlant le vit ou s'enculant suivant qu'ils le voulaient.
(AB, 10255)

N° 12 : Desfontaines, 39 ans, rue de l'Arbre-sec, 26 septembre 1724
  Comme quelques personnes ont donné déjà des mémoires contre cet abbé au sujet de l'infamie, M. Haymier a donné ses soins pour s'informer plus particulièrement de sa conduite et dans la recherche qui en a été faite, il a trouvé un jeune homme âgé de 17 ans qui le connait parfaitement et qu'il a voulu débaucher dès l'âge de 12 ans étant au collège des Grassins, l'ayant emmené pour coucher avec lui et s'étant seulement fait branler dans cette nuit, sans lui mettre.
  Ce jeune homme a déclaré au sieur Haymier qu'il avait rencontré cet abbé dans les rues il y a quelques mois, qu'il l'avait reconnu et lui avait donné son adresse comme ci-dessus, le priant fort d'aller le voir dans sa chambre, sans lui dire autre chose. Le sieur Haymier ayant jugé à propos d'envoyer ce matin ce jeune homme chez l'abbé pour s'éclaircir au juste de tout ce que l'on en disait avec les instructions nécessaires pour ne point souffrir d'infamie de la part de l'abbé, il y a été et l'a trouvé indisposé sans cependant être au lit.
  Après les compliments ordinaires, cet abbé est tombé sur les discours infâmes lui demandant comment allaient les plaisirs, lui disant que pour lui il s'était diverti depuis si longtemps qu'il en était très affaibli et ruiné, qu'il ne le mettait presque plus que de temps en temps, mais qu'on lui mettait tant qu'on voulait, ajoutant que pour ce jour d'hui il ne se trouvait pas en état de le mettre parce qu'il se sentait un peu indisposé, mais que si ce jeune homme voulait y retourner demain avec un troisième, ils se divertiraient et essayerait de lui mettre, qu'il aimait fort à être trois ou quatre ensemble, que les plaisirs en étaient plus grands, et qu'il lui donnerait une demie pistole.
  Dans ce moment, l'abbé a tiré de sa bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines d'abominations sodomiques et de postures affreuses qu'il a montrées et fait remarquer l'une après l'autre au jeune homme, paraissant en faire grand cas.
  Il a encore déclaré au jeune homme qu'il n'aimait point à se réjouir dans les jardins royaux parce qu'il en savait les conséquences ; que cependant, se trouvant aux Tuileries l'année passée, il y avait rencontré un jeune particulier auquel il l'avait mis. Que cette même année dernière, il s'était bien diverti avec un jeune clerc du sieur Dionis notaire, beau, blond et bien gras, qu'ils faisaient souvent ensemble des parties de plaisir avec quelques autres jeunes gens de sa connaissance et qu'il donnait souvent de l'argent au clerc de notaire, mais qu'il l'avait quitté parce qu'il lui avait paru aimer les femmes plus que lui, que cette année présente était bien différente, qu'il ne se trouvait pas de la même vigueur, que cependant il n'y avait pas longtemps qu'ayant trouvé un particulier assez jeune qui n'était pas fort beau garçon, il l'avait mené à la foire et lui avait mis.
  Après cette longue conversation de vilénies et d'abominations, l'abbé a emmené le jeune homme avec lui en son auberge et ils se sont ensuite séparés, recommandant au jeune homme de ne pas manquer d'y retourner demain avec quelqu'un de ses amis, ajoutant que quand ils se seraient bien divertis à se le mettre, ils feraient la suçade, ce qui signifie, en termes d'infâmes, se sucer le vit l'un l'autre.
(AB, 10821)

N° 13 : Claude François Emery, 26 ans, prêtre natif de Paris, chapelain à Gonesse, 1725 :
  Etant à me promener au Luxembourg, j'ai été suivi par un abbé qui s'est longtemps promené à côté de moi et, faisant semblant de pisser, s'est branlé le vit ; m'étant approché de lui pour lui dire que l'endroit n'était pas commode, il m'a dit qu'il bandait bien, et a voulu mettre la main dans ma culotte, me demandant si je bandais, et me disant : "Mon cher ami, je t'en prie, défais ta culotte que je manie ton cul". N'acceptant point sa proposition, il m'a pris par la ceinture, voulant mettre la main dans ma culotte et me patiner ; lui ayant dit : "Monsieur l'abbé, nous ne sommes pas bien ici", il m'a dit : "Mon cher ami, je vais te mener dans un endroit où j'ai coutume d'aller." Je lui ai dit : "Monsieur l'abbé, je connais un endroit meilleur que cela"; il m'a dit qu'il avait l'expérience de son endroit et qu'il ne l'avait pas du mien, en me disant : "Mon cher ami, dépêche-toi, viens que je te baise le cul, je n'en puis plus, ah, je souffre, je t'en prie, manie-moi le cul, patine-moi, viens où je veux te mener, nous y serons à merveille, nous déchargerons dans les cuisses, et de la manière que tu voudras." En me baisant il me poussait sa langue dans la bouche quoique je fermais les lèvres, et comme je ne voulais point y aller, il m'a quitté. Pendant que j'allais avertir le sieur Symonnet, il est sorti par la porte de l'Enfer, et a été arrêté, de l'ordre du Roi, par Symonnet, et conduit au petit Châtelet sur les 9 heures du soir.

Le petit Châtelet

Nota : Emery est convenu à Symonnet et à plusieurs autres, tant dans le carosse que dans la prison, qu'il a eu le malheur que cela lui soit arrivé deux fois dans l'escalier du Luxembourg depuis un an, et qu'il y est tombé encore une fois aujourd'hui.
(AB, 10256)

 N° 14 : Lettre du cardinal de Noailles à d'Ombreval, 23 avril 1725 :
  Je suis très affligé, Monsieur, qu'il se trouve parmi nos prêtres des gens capables des infamies qu'a commises celui que vous venez de faire arrêter. Je vous rends grâce de votre attention à les éloigner et à m'en donner avis. Je ne connais point celui-ci et ne me souviens pas d'avoir rien fait pour lui. Il mérite bien d'aller expier à Bicêtre son abomination, et de se retirer ensuite pour faire pénitence le reste de ses jours.
(AB, 10256)

N° 15 : Le sieur Monnet, conseiller au [grand] Châtelet, 1er mai 1725 :
  Sur les neuf heures du soir, Monnet qui se promenait avec un autre particulier dans les allées, aux environs des bosquets, l'a quitté pour aller accoster un jeune homme qui y passait et auquel, après lui avoir souhaité le bonsoir en l'embrassant, il a demandé s'il connaissait le sieur Haymier qui passait dans cet instant avec un de ses gens. Le jeune homme ayant fait semblant de ne point le connaître, Monnet a continué la conversation et la promenade et lui a tenu des discours infâmes en lui disant qu'il ne fallait point aimer les femmes, que quoiqu'il en ait pris une, il la haïssait avec horreur, qu'il lui conseillait d'être de son goût, que les hommes valaient beaucoup mieux. A ce moment, il a voulu lui mettre la main dans la culotte et lui a proposé d'aller vers l'Orangerie où ils se le mettraient réciproquement, et il lui permettrait de le lui mettre le premier, ce que le jeune homme n'a voulu faire, parce qu'il voyait qu'on l'observait. Monnet lui a dit encore qu'il le mènerait dans un endroit où il avait coutume de se réjouir et dont il lui dirait le nom. Il lui a demandé aussi s'il avait une chambre et si on pouvait y aller sans être reconnu ; que s'il voulait aussi aller chez lui, il lui dirait sa demeure et la manière dont il faudrait qu'il s'y prît. Et comme ils se promenaient sur la terrasse du côté des Feuillants, le sieur Monnet a dit en passant au limonadier qui y demeure qu'il lui devait bien de l'argent, mais qu'il le payerait incessamment. Étant parvenus près de la porte du Manège par où le jeune homme lui avait dit qu'il valait mieux sortir pour aller ailleurs, le sieur Haymier, qui les avait fait observer et avait reçu le signal ordinaire, a arrêté le sieur Monnet qui est convenu de tout, et a promis d'en parler lui-même au magistrat ; et attendu qu'il était heure indue, que d'ailleurs les gens du sieur Haymier venaient d'arrêter un autre particulier, il a relâché Monnet après avoir pris son nom.
(AB, 10895) 

N° 16 : Lettre de l'abbé Dupuis à d'Ombreval, vers le 25 mai 1725 :
  On dit que le Sr Arouet de Voltaire est dans la disposition de solliciter la liberté de son cher et intime ami l'abbé Guiot Desfontaines, et que s'il n'ose le faire ouvertement, il emploira le crédit de quelques personnes de considération et d'autorité ; mais si on veut s'informer de la vie que ce poète a menée depuis qu'il est sorti du collège des Jésuites, et si on examine les gens qu'il a fréquentés, on n'aura point d'égard à ses prières ni à celles de ses amis, et on le regardera, et ses amis, comme très suspects.
  A la sortie du collège, il fut pensionnaire au collège des Grassins, et il était alors en commerce avec quelques infâmes, entre autres avec le chevalier Ferrand, ancien et fameux corrupteur, demeurant rue de Bièvre, et si on voulait le faire visiter, on trouverait qu'il a actuellement du mal qu'on ne gagne point à faire des vers, et que l'abbé Desfontaines est digne d'être mis au nombre de ses amis.
(AB, 10821)

N° 17 : Le sieur Alexandre de Ste Colombe, 50 ans, 31 mai 1725 :
  Étant assis sur le parapet à la Demie Lune, le sieur de Ste Colombe était assis à quelques distance de moi et se branlait le vit dans son chapeau, en me regardant ; voyant qu'il continuait environ l'espace d'un quart d'heure, cela m'a donné occasion de lui parler, et dans la conversation il m'a dit que l'homme et la femme qui étaient à deux pas de nous attendaient la nuit pour se foutre, que pour lui il n'aimait point les femmes, qu'il n'avait jamais aimé d'autre sexe que le sien, après quoi il m'a dit qu'il bandait bien, et en même temps m'a pris la main pour me faire manier son vit, me disant que le plaisir qu'il avait eu à me voir l'avait pensé faire décharger, mais qu'il s'était retenu, espérant que nous nous divertirions ensemble. En nous promenant, il m'a demandé si je bandais, et il a voulu me faire des attouchements par derrière. Dans la conversation, il m'a dit qu'il s'était diverti avec un religieux Prépuce, qui s'appelle le père Jean-Marie ; je lui ai dit que j'avais connu ce religieux, et que c'était lui qui m'avait appris ce que je savais. Il m'a dit aussi qu'il connaissait le père Denise ; ayant entendu dire que ce religieux était un des plus fameux bougres de Paris, il prit prétexte, pour en faire la connaissance, d'aller lui parler au sujet des cas de conscience ; ils étaient tombés sur le détail des passions, que l'avare aimait l'argent, l'ivrogne la boisson, que pour lui, il n'était pas susceptible de ces passions-là, que la sienne était d'aimer son sexe ; aussitôt qu'il eut lâché cette parole, le père Denise lui prit le vit et le lui branla, et il branla celui du père ; il a dit au père Denise qu'il n'avait jamais aimé les femmes, que s'il en avait fréquentées ce n'était que parce qu'il ne pouvait s'en dispenser, soit par rapport à son négoce, ou aux compagnies où il s'était trouvé. Après cette conversation, il m'a dit que la dernière fois qu'il était venu à la Demie Lune, il avait accosté un homme dont la plus grande passion était de lui baiser le cul. Il connaît l'abbé François, et dit que c'est le plus grand des bougres de Paris.
(AB, 10256)

N° 18 : l'abbé Gillot, 18 novembre 1725 :
  Je [l'abbé Gillot] déclare à Monsieur le Lieutenant de Police que c'est le sieur Milly, supérieur des clercs de la paroisse St Eustache, qui m'a séduit dès l'âge de 14 ans en me faisant des attouchements.
(AB, 10256)

* * * * *

N° 19 : GRAND MÉMOIRE :

1)  M. le duc de Lorges, du nombre des sodomites.
     Magny, son valet de chambre : en est.
     Adelon, laquais de Mme de Farges : en est.
     La Pierre.
     Brunet : en est.

2)  Moisnet [sic, pour Monnet], conseiller au Châtelet.
     Gobesche St Ange.

3)  Moreau.
     Champagne, valet de M. de Charolais.
     Châlons, laquais de M. de Chambonna.

4)  Maurice Salins.

5)  Le marquis de Chambonna, quoique dévôt.
     Spec et Verdun, dit Richard : sont du commerce infâme.

6)  Dubois, grand-maître des eaux et forêts : en est.
     La Jeunesse, son laquais.
     Magny, dit Socrate, laquais du sieur Le Juge.
     Montreuil, son valet.
     Le gros Bourgnon.
     De Soye en est aussi

7)  L'abbé Guillot [ou Gillot, grand vicaire de Poitiers], dit l'abbé Sacredieu.
     Picard, son ancien laquais : est du commerce infâme.
     Fournier, son laquais à présent.

8)  L'abbé Couatte : en est.
     St Jean, dit Agnès de Chaillot : est parmi la clique.

9)  Le Gras et Masson : toujours en liaison depuis plus de quinze ans.
     L'Eveillé : passe pour en être.
     Cadet : en est aussi.

10) M. L’Évêque.

11) L’abbé de Bévulle.

12) La France.
      Renault.

13) Le marquis de Villars, fils du maréchal.
      Fortunet, son laquais.
      Lanois, son ancien laquais.

14) Le duc de Villars-Brancas : en est.

15) Le marquis d'Antragues : il aime un page.
      Beauregard
      Devaux.

16) Le baron de Pelisse.
      Le beau Delisle.
      Denoyer ou le beau parisien.
      Girard.

17) Le sieur Delatouche.

18) Valière laquais de Mme de Rez.

19) Le duc Dumières : en est.

20) Le marquis d’Eschalas : en est.

21) Le sieur Chicanneau.

22) M. Debullion : en est.
      Gautier son laquais.
      Champagne dit Neufchatel.

23) Le marquis de Sancour : en est.
      Lionnais, soldat.

24) M. de Morboeuf.
      Ricard.

25) Maréchal, suisse du comte d'Estaing.
      Le petit Danel.

26) Lefèvre, valet de M. de Morboeuf.

27) Beauvais.

28) Henry, soldat.

29) Le marquis de La Poussière.

30) La Croix, laquais du duc de Nevers.

31) Fargus le fils.
      Sieur de La Boissière.
      Marquis de Lubéol.

32) Fieffé.

33) Marquis de Bezon.
      Croiset.

34) Nantier : en est.
      Estienne.
      Libernoy.

35) Abbé Damfreuille.
      Noilièvre, son laquais.
      Dupré.

36) La Croisette.

37) Lageuille.
      Fribourg.
      Lalandes.

38) Champagne, dit Lebrun, laquais de Mme Moisnet [sans doute Monnet]

39) Moreau, laquais de M. de Bezon.

40) La Rivière, valet.

41) M. de Pécôme.

42) Ste Claire.
      La Fosse.
      Destalets ;
      Mailly.
      La Forest.
      Le petit Dubois.

43) La Fontaine, laquais.
      Lefèvre.
      Dagenois.

44) Le prince de Chimée.

45) Marquis de La Vaire.
      Le grand Delisle.

46) L'abbé de Breteuil.

47) Le sieur Desmoulins.

48) Le comte de Murcet.
      Petit.
      Le Page.

49) Le petit Montreuil.

50) La Fosse des pigeons.
      Picard, valet du comte de Charolais.

51) Le beau Dufresne.

52) Valentienne, laquais.

53) M. de Mafoue.
      Le gouverneur de Melun.
      Fleury.

54) Fargues.

55) Le sieur Lenormant l'a mis à Dupré.


D / NOTES


N° 12 : Pierre-François Guydot Desfontaines (1685-1745).
Dénoncé par l'abbé Dupuis et par Louis Legrand en 1725 (Arsenal)
Fustigé secrètement à Bicêtre en 1725.
Sa mésaventure fut évoquée dans le Mémoire pour servir à l'histoire de la Calotte, 1735.
On peut consulter :
 - H. Boivin, "Les dossiers de l'abbé Desfontaines aux Archives de la Bastille", Revue d'histoire littéraire de la France, janv.-mars 1907, pp. 55-73 (surtout I et II, pp. 55-65) ; BnF m. 586.
 - Morris, L'Abbé Desfontaines, 1961 (Studies on Voltaire, # 19) ; pour l'affaire de Bicêtre, voir pp. 37-42.
 - Moureaux, 1978.

N° 14 : Le 14 mai 1725, de Noailles demandait au lieutenant de police Ravot d'Ombreval la clémence, "pour épargner à ses parents, dont on dit du bien, la douleur de le voir en un lieu honteux." Emery fut remis en liberté en juin 1725, avec l'interdiction temporaire de dire la messe.

N° 16 : Cf N° 12. L'abbé Desfontaines fut cependant remis en liberté le 30 mai 1725. Voltaire fut encore taxé d'homosexualité, ou au moins de bisexualité, dans le pamphlet de la période révolutionnaire Les Enfants de Sodome à l'Assemblée Nationale.

N° 17 : Ste Colombe ayant écrit au lieutenant de police pour se plaindre d'avoir été arrêté par erreur, Ravot d'Ombreval signa un ordre de liberté le 9 juin 1725 ; cette mise en liberté provoqua une violente réaction de l'exempt Symonnet, qui répondit à d'Ombreval le 12 juin : "Si cela était connu dans le public, et parmi tous ceux qui ont été arrêtés, cela causerait une révolte qui retomberait sur le magistrat, les officiers, et les mouches qui font les observations." Une attestation de la "mouche", datée aussi du 12 juin, certifie véritable le contenu du mémoire du 31 mai.

N° 19 : 113 noms regroupés en 55 articles (AB, mss 10895, ff° 154-165).

9) Le Gras : cf AB 12476, 12483 et 12551. Masson : cf AB 12551 et F. Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille. Documents inédits ..., Pédone-Lauriel, 1866-1904, volume XIV, page 49.

Vers 1725, on estimait à 20 000 le nombre de parisiens sodomites (J. Peuchet, Mémoires tirés des archives de la police, 1838, tome I, pages 289-290) ; Paris avait alors une population d'environ 700 000 habitants, ce qui donne un pourcentage supérieur à 3 %. Selon Moufle d'Angerville, le commissaire Pierre-Louis Foucault montrait à ses amis, vers 1780, "un gros livre où étaient inscrits tous les noms de pédérastes notés à la police"; il prétendait que Paris en comptait alors "presqu'autant que de filles [publiques], c'est à dire environ quarante mille" (Mémoires secrets, tome 23, 1784) ; ce Foucault était commissaire au quartier de la Grève depuis 1774. Le préfet de police Symphorien Boitelle signalait en 1864 aux frères Goncourt l'existence d'un registre des putains et des pédérastes de Paris, tenu pendant trente ans par le policier Félix.


Enregistrer un commentaire